• Chapitre 10 - Le fantôme du passé

     

     

     

            

    L’arme était braquée sur Julian avec détermination. Le regard de son adversaire ne céderait pas, c’était un fait. Combien de fois s’était-il trouvé dans cette situation auparavant ? Trop souvent à son goût… Seulement, la vie était différente. Cette vie qu’il avait laissée derrière lui lorsque ce cauchemar avait débuté, avait fait de lui un homme nouveau. Un homme prêt à mourir, mais pas sans combattre. Si Varek voulait sa peau, bien soit ! Il ne gagnerait pas aussi facilement.
    Julian revit les nombreuses confrontations avec des malfrats, des meurtriers dans le cadre de son travail refaire surface au sein de son esprit. Des évènements qu’il revivait principalement dans ses rêves, mais à cet instant il devait piocher pour en sortir la meilleure tactique de survie. Pourtant, cette scène similaire ne pouvait pas avoir la même issue favorable.

     

    * * *            

     

    Le temps n’avait plus de prise sur lui. Il plongea irrémédiablement durant cette funeste nuit, où il avait perdu une part de ses convictions. Lors de cette nuit tragique, il avait découvert le côté sombre d’un être humain.

    C’était durant une soirée pluvieuse à Chicago. Julian venait d’être promu lieutenant, une fierté pour cet homme qui croyait à la justice américaine. Totalement dévoué à son travail, il aimait pouvoir aider les citoyens en détresse. Installé dans sa voiture de fonction, c’est ce qu’il comptait bien réaliser, accompagné de son collègue.
    Ils faisaient partie de la division judiciaire. Ce soir, ils allaient devoir arrêter un psychopathe qui s’amusait à éviscérer des ados.
               
                – Tu te doutes bien qu’il s’agit d’un guet-apens ? Lui lança Chris.

                – Évidemment.

                – Tu sais également qu’il y a de fortes chances qu’on y reste ?

                – Putain, oui ! Mais, on ne peut pas se permettre d’attendre davantage. Il retient un pauvre gosse en otage.

                Chris soupira bruyamment, bien entendu qu’il le savait et il ne pouvait que rejoindre l’avis de Julian. L’âme d’un flic prenait toujours le dessus pour sauver des innocents, leurs vies ne valaient plus rien face à cela.
                Julian vérifia que son Beretta 92 était bien chargé, puis se mit à tâter sa ceinture pour contrôler ses munitions.

                – OK pour moi.

                Chris effectua les mêmes vérifications avec son Ruger.

                – Je suis paré, on y va.

    Ils se retrouvèrent sous une pluie battante, fixant le bâtiment d’un œil inquiet. L’endroit semblait désert. Julian fit un signe à son collègue pour lui dire d’entrer par-derrière. Chris hocha de la tête et fila rapidement à l’arrière de la bâtisse, tandis que lui-même pénétra par la porte d’entrée. Il s’agissait d’une usine désaffectée, une odeur de poussière, de moisissure vint assaillir son odorat.
    Un lieu désert à l’écart de toute civilisation… Julian savait que c’était un piège, pourtant son cœur battait la chamade. Son instinct lui disait de patienter après le SWAT, mais il devait sauver la vie de ce gamin. Il savait au fond de lui que le tueur n’attendrait pas qu’une vingtaine de flics viennent le cueillir. Étrangement, il aimait se jouer de Julian et Chris, un jeu perfide du chat et de la souris à un niveau d’obscénité sans nom.
    Julian plaqué contre les murs parcourait l’immense hall de sa lampe torche, distinguant furtivement les ombres de quelques objets poussiéreux. Sa lampe mit en évidence un escalier, discrètement le policier se dirigea jusqu’à lui. Il venait de voir Chris à l’autre bout de la pièce, il lui fit signe pour lui montrer son intention. Son collègue tenta de découvrir une seconde issue pour prendre le tueur à revers. Julian n’attendit pas davantage avant de gravir les marches de métal, il savait que Chris trouverait une solution.
    Arrivé au second niveau, il se baissa pour se mettre à l’abri d’une attaque éventuelle. Avançant presque accroupi, il dirigea le faisceau de sa lampe torche vers le sol pour ne par percuter des débris qui le jonchaient. Quand soudainement, son oreille perçut le bruit étouffé d’un gémissement. Aux augets, Julian tenta de trouver son origine. Face à une intersection sur les plateformes, il tourna machinalement sur la gauche. C’est alors qu’il le vit, un jeune garçon aux cheveux blonds. Il était attaché avec des chaînes au plafond avec un bâillon pour l’éviter de hurler. Apparemment, le psychopathe s’en était déjà donné à cœur joie. Torse nu, on pouvait distinguer plusieurs entailles nettes, où le sang maculait sa peau pâle. Des larmes inondèrent son visage juvénile, suppliant le policier de lui venir en aide.

    Trop préoccupé par la victime, il n’entendit pas les bruits derrière lui. C’est quand il sentit une arme braquée sur son crâne qu’il se rendit compte trop tard de son erreur.

                – Bonsoir, Lieutenant Vaughn. Je suis ravi que vous vous joigniez à notre petite fête !

    Julian serra violemment les mâchoires. Il venait de se faire avoir comme un bleu ! Pourquoi n’avait-il pas écouté son instinct ? Sentant toujours le canon de l’arme de son ennemi, le jeune lieutenant ne bougea pas d’un millimètre.

                – Vous allez déposer lentement votre arme sur le sol, sans gestes brusques, murmura-t-il au creux de son oreille.

    Obéissant à son ordre, le policier se baissa posément et abandonna son beretta. Quand il se releva, il croisa le regard suppliant et résigné du jeune homme. Il devait se sentir trahi... Julian lui se sentait humilié et stupide. Le tueur donna un coup de pied dans l’arme pour l’éloigner de sa cible.

                – Dirigez-vous maintenant vers le mur sur votre gauche.

    Obéissant toujours, il se posta à l’endroit souhaité, il pouvait désormais faire face à son ennemi. Ce dernier avait la quarantaine, une musculature de type normal, caucasien, blond aux yeux verts. Ces informations venaient s’enregistrer peu à peu dans son esprit. Certes, elles risquaient de devenir inutiles s’il mourait maintenant. Alors, il devait réfléchir à une issue de secours, un moyen de s’en sortir. Pour cela, il pouvait compter sur Chris. Il serait bientôt là, ainsi que le SWAT. Du moins, c’est ce qu’il supposait, son ennemi avait une tout autre vision de l’avenir.

                – Savez-vous que j’attendais votre présence avec grande impatience ? Vous savoir sans cesse derrière moi, me procurait un sentiment de satisfaction intense.

    L’homme se mit à sourire nonchalamment, comme-ci ils étaient de vieux amis qui viennent de se retrouver après des années de séparations. 

                – Seulement, il y a une chose que vous ignorez, lieutenant Vaughn. C’est que j’ai anticipé notre petit entretien dans les moindres détails. Vous semblez sceptique ?

    Julian se mit à ricaner face à la question de son interlocuteur.

                – Crois-tu sincèrement sortir d’ici vivant ? Tu dois te douter que les renforts ne vont pas tarder à envahir ce lieu !

    L’assassin siffla de mécontentement face à l’impolitesse de lieutenant.

                – Vous vous égarez. Est-ce que je vous manque de respect ? Le vouvoiement n’est-il pas fait pour se hausser à un degré supérieur ?
                – Pour moi, tu n’auras pas cet honneur.

                – Tant d’obstination ! Vous me décevez ! Reprenons malgré tout cette charmante conversation.

    L’homme se mit à vagabonder dans la pièce d’un air détaché, voulant expliquer son concept ou plutôt sa vision perfide de ses actes barbares.

                – Voyez-vous, je sais que j’ai très peu de chance de sortir d’ici vivant. Mais ce n’est pas la chose importante. C’est l’anticipation des évènements ! Il suffit de prendre conscience de l’automatisme de certains individus lors d’une situation critique, qui provoquera une réaction en chaîne de grande envergure.

    Julian commençait à devenir las de ce monologue, qui à ses yeux semblait sans queue ni tête. Est-ce qu’il y avait quelque chose à comprendre de la part d’un cerveau malade ? Ce jour-là, il avait pensé « non ». Mais sa vision d’aujourd’hui était totalement différente de l’époque.

                – Je vais tenter de vous expliquer. Je sais que dans quelques secondes votre collègue, l’inspecteur Harris va nous rejoindre. Mais quelle sera sa réaction, quand il vous découvrira recouvert de sang ? Il pensera que vous serez blessé, forcément ! Il se hâtera de vous venir en aide en cherchant la vengeance. Mais la réalité sera toute autre…

    Pendant qu’il débitait sa tirade, il se saisit d’une machette dont il vérifia le tranchant sur son pouce. Il se positionna ensuite derrière le jeune homme qui commençait à s’agiter de nouveau.

                – Seulement mon cher ami, que feriez-vous pour secourir cette pauvre petite créature ? Votre âme héroïque tentera vainement de sauver la vie de ce minable… Êtes-vous prêt à vérifier ma théorie ? Cela serait dommage que je me trompe… Mon existence n’en sera qu’écourtée !

    D’un geste rapide et précis, la longue lame vint couper la tendre chair du cou du prisonnier. Un filet rouge s’échappa de la blessure et commença à se déverser le long de la peau brûlante du garçon. Horrifié, Julian poussa un cri de consternation, puis se précipita vers le jeune homme. Il posa ses mains contre la gorge pour tenter de ralentir le flux qui ne cessait de s’échapper entre ses doigts.
    À cet instant, le plan machiavélique de Yan Davis se referma autour du lieutenant. Une mouche prise dans la toile de l’araignée… Les yeux du garçon commencèrent à devenir vitreux, il savait en fond de lui qu’il n’aurait jamais pu le sauver, mais l’espoir était fondamental dans son métier. Vaincu par Davis, Julian se laissa choir lentement au sol désemparé, pris au piège par un psychopathe qui tentait des expériences sur le comportement d’autrui.

                – Voici la seconde partie de la confrontation qui est sur le point de débuter, murmura Yan.

    En effet, Chris Harris arriva l’arme au poing derrière le tueur. La vision qui lui sauta aux yeux était l’état tétanisé de Julian, le sang qui maculait ses vêtements et la crainte que la vie de son coéquipier fût en danger. Alors, Chris fit la seule chose à laquelle il était programmé, il alla à la rescousse d’un opprimé.

                – Police ! Ne bougez plus et mettez vos mains en évidence !

    Davis obtempéra, tournant délibérément le dos. Chris avança prudemment vers l’assassin prêt à tirer à la moindre incartade. La situation se dégrada pourtant en moins de deux secondes.

                - C’est un piège ! hurla Julian.

                - Quoi ? demanda Chris.

    D’un mouvement rapide, le tueur fila sur la droite et enclencha un interrupteur. Comme dans une réalité alternative, la scène se déroula au ralenti pour le lieutenant. Une lame immense sortit brusquement de l’encadrement de la porte, fracassant littéralement le crâne de l’inspecteur Harris en deux, son arme tomba dans un bruit sourd, les yeux écarquillés sous la violence du choc. Son corps retomba lourdement, laissant dans son sillage la matière grise. Julian se leva prestement pour foncer droit sur le criminel, écumant de rage.
    Sous l’impact, Davis fut encastré dans le mur qui vibra sous la puissance de son adversaire. Le poing de Julian vint fracasser son nez, dont le sang gicla sous la force décuplée de l’homme. Il continua l’enchaînement de coups de frappe dans son visage, mais sous cette violence Davis se mit à rire comme un démon. Ivre de colère, le lieutenant l’attrapa par le col de sa chemise pour le jeter hors de pièce. L’assassin retomba mollement sur la passerelle, tout en se tortillant pour se remettre debout. Julian récupéra son arme et la braqua directement sur son adversaire. Malgré le sang qui maculait son visage, ce dernier souriait toujours d’un air triomphant.

                – À situation désespérée, mesures désespérées, lui annonça l’aliéné.

    Il agrippa le lieutenant qui tentait de s’extirper de la poigne de son ennemi. Dans cette lutte acharnée, Julian avait pourtant le dessus. Il donna un violent coup de genou dans l’estomac de Davis, profitant de ce laps de temps pour faire basculer l’homme par-dessus la passerelle. Mais l’individu le tenait toujours fermement, ne voulant aucunement lâcher sa prise.

                – Il est hors de question que j’aille en Enfer sans vous, lieutenant Vaughn !

    D’un geste brusque, il entraîna dans sa chute sa proie. La nuque de Davis se brisa à l’arrivée, tandis que Julian ressentait de violentes douleurs dans tout son corps. Au loin, il percevait les sirènes de ses collègues. Alors, il avait tenté de s’accrocher encore un peu pour avoir une chance de survivre, mais la fatigue de cette confrontation avait épuisé toutes ses forces. Il ferma les yeux, puis s’endormit lentement, laissant la souffrance loin de son être.

     

    Où était-il ? Que s'était-il passé ? Les sensations qui vibraient dans tout son corps étaient atroces. Il avait du mal à respirer. Pouvait-il au moins ouvrir les paupières ? Sa première tentative fut un échec, mais à force de persévérance il arriva enfin ! Sa vision essaya de s’accoutumer à son nouvel environnement : tout était blanc.
    Dès lors, des flashs lui revinrent à l’esprit : la mort de chris, sa lutte acharnée contre Davis… La seule chose qu’il ignorait c’était le temps qui s’était écoulé depuis qu’il avait sombré dans les abîmes.
    Un visage angélique apparut dans son champ de vision, c’était une femme aux cheveux auburn. Sa chevelure semblait prendre feu sous les rayons du soleil.

                – Bienvenue parmi nous, lieutenant Vaughn.

                – Où… suis-je ? demanda-t-il d’une voix rauque et gutturale.

                – Vous êtes au Kindred Chicago Central Hospital. Vous avez été dans le coma pendant presque 3 semaines. Je m’appelle Merry, je suis aide-soignante.

     L’ironie de cette tragédie fut qu’elle lui avait permise de rencontrer l’amour de sa vie. Merry son ange, sa bienfaitrice, la lumière de sa vie… Une lumière qui s'était éteinte aussi violemment que ce qu'il avait vécu jadis.

     

    * * *

     

    Bien ancré dans le présent, Julian fixa Varek avec mépris. Oui, il avait été confronté à des monstres pires que ce type. D’ailleurs toutes les nuits, des monstres bien réels surgissaient sans cesse face à eux. Julian avait appris que les humains avaient toujours des réactions qui leur faisaient perdre leurs moyens quand on les prenait par surprise.

                – Je t’en prie, tue-moi. Crois-tu vraiment que tu pourras fuir longtemps ? Les créatures finiront par te rattraper. Personnellement, je préfère crever par une balle que par une de ces bestioles.

                – Tant que je peux fuir, j’en ai rien à foutre de te loger une balle en pleine tête mon gars.

    Du coin de l’œil, Julian vit Megane sortir discrètement du véhicule. Ne voulant pas trahir la jeune femme, il garda son regard rivé à celui de son agresseur. C’est à pas de loup que la blonde se positionna derrière l’assaillant, elle lui donna un violent coup dans la jambe blessée. Ce dernier poussa un cri de douleur, ce qui permit à Julian de récupérer son arme et de pointer la tête de Varek.

                – On peut dire que tu as des ressources, lança Julian à la demoiselle.

    Megane lui sourit avant de répondre laconiquement :
                – Et encore, tu n’as pas tout vu !

    Des pas précipités parvinrent au groupe, c’était Kali et Duncan.

                - Que s’est-il passé ? demanda-t-elle.

                – Monsieur l’ex-militaire a fait des siennes, rétorqua Julian impassible. J’hésite à lui mettre une balle pour qu’on ait définitivement la paix.

    Kali qui était aux côtés du quadragénaire fixait leur ancien ennemi sans l’once d’une émotion.

                – Je t’en prie. Il n’est plus utile. Alors, vas-y ! Si tu veux te débarrasser de lui.

    Face à cette réponse inattendue, Varek paraissait effrayé, tandis que Julian souriait d’un plaisir de vengeance comme il n’en avait jamais ressenti auparavant. Son pistolet était toujours braqué sur son adversaire, il arma le chien et chambra une cartouche en manœuvrant la culasse. Certaines manipulations ne se perdaient pas, elles devenaient même une nécessité. Le coup de feu partit d’un bruit assourdissant, puis ce fut le silence

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