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    Cette apparition était l'horreur dans toute sa splendeur. Jusqu'ici, les monstres qu'ils avaient aperçus étaient tous similaires. Mais cette créature dépassait de loin leur plus morbide imagination. Elle était de taille démesurée, tel un titan dominant la terre. Frôlant les trois mètres, elle possédait un corps dont les chairs furent à vives et sanguinolentes, exposant au regard des survivants, le moindre détail de ses muscles et tendons. Son cri était assourdissant, venant vriller les tympans sensibles des humains. Ses longs bras étaient pourvus d'immenses griffes à ses extrémités, tandis qu'il possédait une bouche démesurée laissant entrevoir des crocs acérés. Ses yeux rougeoyants et bestiaux se posèrent sur eux, bavant à l'idée de les écraser et les dévorer comme les insectes qu'ils étaient à ses yeux.

    D'un geste vif, Kali et Julian dégainèrent leurs armes et se mirent à tirer sur le monstre. Chaque impact de balles laissa des traces dans son corps poisseux, mais il n'avait pas l'air de souffrir le moins du monde. Insensible à la douleur, il continuait à avancer dans leur direction en rugissant comme une bête à l'agonie.

    Duncan qui observait la scène à travers le pare-brise du véhicule était figé par l'horreur. Pourtant au fond de lui, une once de courage vint effleurer la surface de son esprit. Il se tourna vers Megane pour lui signifier ses intentions.

    – Prends le volant et partez vous mettre à l'abri toi et Lise.

    Effrayée, la jeune fille eut du mal à assimiler ce qu'il disait, mais elle reprit très vite contenance.

    – Tu crois vraiment pouvoir venir à bout de cette chose ?!

    – Je n'en ai pas la moindre idée, mais je dois essayer.

    Megane le fixa quelques instants avant de comprendre qu'elle n'arriverait pas à le faire changer d'avis. Obéissant à son ordre, elle se glissa sur le siège du passager. Malgré la douleur persistante dans sa jambe, elle devait mettre Lise à l'abri. Elle regarda la trentenaire à l'arrière du Humvee. Elle paraissait toujours dans un état catatonique. Cela n'était peut-être pas plus mal, vu l'horreur qui se trouvait au milieu du camp.
    Duncan sortit son Colt Python et descendit hors du blindé. D'un pas sûr et rapide, il rejoignit le reste du groupe qui visait toujours l'immonde créature. Dans un concert bien synchronisé, il se mit à tirer sur le monstre. Au loin, il entendit le véhicule qui s'éloignait en trombe. Duncan était soulagé, il y avait au moins une chance que deux personnes s'en sortent cette nuit.

    * * *

    Varek contemplait la scène avec ahurissement. Comment pouvaient-ils croire qu'avec leur arme de petit calibre, ils allaient s'en sortir ? Il partit en claudiquant vers l'armurerie qu'il avait installée quand il avait pris possession des lieux. Il possédait des joujoux là-dedans qui pouvait venir à bout de blindés. Ce n'était pas une créature qui allait le stopper maintenant !

    Julian qui voyait le pseudo-militaire s'enfuir était prêt à détourner son arme pour lui tirer dans les jambes. Il était hors de question que ce lâche s'enfuit en plein combat. Mais, il n'eut pas l'occasion d'esquisser un geste, car la créature abattit violemment sa main griffue dans sa direction. Il effectua une roulade latérale pour esquiver l'attaque. Rapidement, il se réceptionna sur ses genoux pour prendre une position de tir stable. Les munitions commencèrent à diminuer dangereusement, il changea prestement son chargeur et mitrailla de nouveau le monstre. « Bon sang ! Rien n'est efficace ! » pensa-t-il avec fureur. Comment l'Ombre était-elle capable de créer une horreur pareille ? La réalité n'était plus qu'un concept pour eux. Leur quotidien s'était subitement transformé pour devenir un cauchemar sanglant. Qui pouvait encore appeler cela « la vie réelle » ? Désormais, Julian se souvenait de son passé comme un heureux songe, une vie qu'il avait abandonné.

    Il tenta de garder pied dans la situation présente, même si le monstre qui leur faisait face avait de quoi rendre fou le plus sain d'esprit. Duncan était concentré, essayant de viser la tête de la créature, mais les dégâts causés ne semblaient pas non plus ralentir sa progression. Kali quant à elle, malgré sa rapidité d'exécution rencontrait le même problème. La fin paraissait soudainement très proche pour tous les trois. Qui pouvait abattre une telle chose ? Si seulement Julian pouvait trouver une solution...

    Un bruit assourdissant retentit derrière le quadragénaire, il se retourna vivement pour observer la scène. Le chef de l'ancienne milice tenait un lance-roquette dans les mains, le missile éclata en plein dans l'abdomen de la créature. Du sang gicla à gros bouillon sur le sol, laissant traîner ses viscères dans son sillage. Elle poussa un râle d'agonie, mais tenta de nouveau d'approcher dans leur direction. Varek sortit ensuite une grenade qu'il dégoupilla et hurla un ordre aux trois autres :

    – À couvert !

    La détonation retentit quelques secondes plus tard, laissant les trois compères abasourdis. La créature tomba mollement sur le sol, une de ses jambes fut déchiquetée dans l'explosion. Profitant de sa faiblesse, Kali se dirigea droit dessus, dégainant ses kukris. Le monstre tenta de la faucher avec son bras gauche, mais elle l'esquiva avec facilité. D'un geste rapide et précis, sa lame courbée vint s'enfoncer dans le crâne de cette immondice, du sang noirâtre s'étala autour d'eux. Pourtant la jeune femme n'hésita pas à planter une seconde fois sa lame, puis encore et encore, jusqu'à ce que la tête soit totalement éclatée et éparpillée sur le sol neigeux.

    - Tout le monde va bien ? demanda Julian.

    Duncan dont la respiration s'était affolée sous le coup de l'adrénaline, tenta de reprendre contenance.

    – Ça va.

    – Impeccable, murmura Kali.

    Le regard de la jeune femme dévia vers Varek qui s'était nonchalamment assis sur le sol, attendant que tout ce petit monde lui prête attention.

    – Je vois que tu respectes ta part du contrat, lui lança-t-elle.

    Un sourire sardonique vint s'afficher sur son visage.

    – Pas vraiment. Vu comment vous vous débrouillez, j'avais vraiment peur d'y laisser ma peau. C'est à se demander comment vous avez fait pour survivre jusqu'ici !

    Il se releva avec un peu de difficulté à cause de sa blessure, puis s'épousseta pour chasser la neige collée sur son pantalon.

    – Si j'étais vous, je prendrais plus d'armes lourdes. À mon avis, on rencontrera plus en plus de monstres de ce genre.

    Il partit en boitant en direction du Humvee qui revenait doucement dans leur direction. Julian et Duncan le regardèrent s'éloigner ne sachant pas comment réagir à ses provocations. Mais le plus important : pouvaient-ils lui faire confiance ? Malheureusement, aucun d'eux n'avait la réponse.

    – C'est peut-être un gros fils de pute, mais je pense qu'il a raison, lança Julian. On ferait mieux de prendre le plus d'armes possible avec nous.

    Kali hocha brièvement la tête, puis se dirigea vers l'armurerie. Duncan lui emboîta le pas pour l'aider dans cette tâche.
    Le quadragénaire resta immobile, fixant tout ce petit monde qui se démenait pour survivre. Certains d'entre eux avaient pris confiance, d'autres étaient totalement démunis. Mais Kali avait raison, il y avait encore de l'espoir. L'espoir de sortir vivant et de sauver ce monde.
    Julian se retourna pour contempler le cadavre du monstre. Tout n'était qu'une question de volonté, ensemble ils pouvaient réussir.

     

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    L'aube venait de poindre sous la couche épaisse de nuages. Les survivants de cette nuit cauchemardesques étaient éreintés, la plupart étaient même blessés. Kali était au volant, se laissant guider par Varek. Ce dernier connaissait mieux la région, pouvant ainsi indiquer où se trouvait cette fameuse tour de réception radio. Les jeunes s'étaient finalement assoupis, de même que Lise. Seul Julian restait éveillé observant l'horizon sans réellement le voir, enfermé dans ses pensées.
    D'après les descriptions du pseudo-militaire, la tour devait se trouver à quelques kilomètres du camp. Il allait encore devoir parcourir la route pendant près d'une heure avant d'arriver à destination. Par chance, ils avaient plusieurs jerrycans dans le véhicule. Ils n'auraient ainsi pas besoin de faire une halte pour siphonner de l'essence.
    Au fond d'elle, Kali craignait le pire. Elle avait peur de découvrir la vérité, même si son cœur lui soufflait qu'elle connaissait déjà la réponse à ses interrogations. Depuis le début de ce cauchemar, elle savait qui était le responsable. Elle voulait encore se donner un peu l'illusion, rester dans l'incertitude. Angoissée, elle crispa ses mains sur le volant. Sa vie avait viré au drame au fil des années, mais le pire fut durant son adolescence. Sa mère avait rejeté sa propre famille, les laissant se débrouiller seuls. Aujourd'hui, elle se devait d'être forte pour accomplir un geste qui pourtant lui briserait certainement le cœur.

    * * *

    La peur lui tenaillait le ventre, caché dans la cave comme son père lui avait ordonné. Pourtant l'angoisse d'être découvert au fin fond de sa cachette, le terrorisait malgré tout. Pourquoi n'étaient-ils pas venus le rejoindre ? Ils auraient ainsi pu tous se mettre à l'abri ! Peut-être auraient-ils pu tous survivre ? Cela faisait trop de « peut-être »...
    Il ne savait plus depuis combien de temps il était terré ici, des minutes ou des heures ? Dans la pénombre, il n'avait plus aucun repère. Quelqu'un finirait-il par le retrouver ?

    Duncan était perdu au milieu de ses divagations, quand il entendit des bruits de pas marteler le sol au-dessus de lui. Il sentit de la poussière provenant du plafond lui tomber sur le visage. Les cris de ses parents retentirent, suivis de près par des détonations qui percèrent la quiétude de la nuit. Subitement, le silence s'abattit sur la demeure. Alors, il attendit. Mais cette attente fut rongée par la crainte d'avoir perdu ses parents. Les remords ne tardèrent pas à poindre à leur tour avec violence. N'y tenant plus, Duncan se décida à sortir de l'ombre. Il se glissa lentement dans les escaliers bétonnés de la cave, tachant de faire le moins de bruit possible. Sa main rencontra la poignée, il hésita quelques secondes avant de la tourner doucement. La porte s'entrouvrit dans un grincement sinistre, dont l'écho se répercuta dans la maison silencieuse.

    La cuisine était submergée par un halo lumineux, le soleil était de retour. Il avait chassé les ténèbres de la veille, laissant malgré tout dans son sillage un cauchemar sans nom. Duncan se glissa par l'entrebâillement de la porte, observant lentement la cuisine. Des ustensiles jonchaient le sol, confirmant qu'une bataille avait eu lieu dans cette pièce. C'est à cet instant qu'il vit les gouttes de sang sur le carrelage. Fébrile, il suivit pourtant les traces qui le conduisirent jusqu'au salon.
    L'esprit du jeune homme eut beaucoup de mal à assimiler ce qu'il voyait, la scène n'était qu'une œuvre sanglante et barbare. Le corps de sa mère se trouvait avachi sur le canapé, dépossédé de sa tête qui avait roulé à quelques mètres près de la table basse. Quand son regard dévia sur la droite, il vit le cadavre de son père sur le sol. Totalement éventré, les viscères s'étaient écoulés sur le parquet. Un bras se trouvait à l'autre bout de la pièce, au creux de sa main, Duncan reconnut le Colt Python.
    Il se laissa tomber sur le plancher, les larmes qui ruisselaient sur son visage figé dans la douleur. Pourquoi avait-il écouté son père ? Pourquoi n'avait-il pas eu assez de courage pour essayer de sauver sa famille ? Il n'était qu'un lâche ! C'est dans un cri déchirant qui laissa s'échapper son désespoir.

     

    Duncan sentit une main se refermer sur son épaule, quelqu'un l'appelait en le secouant vigoureusement, tentant de le sortir de sa léthargie. Ses paupières s'entrouvrirent péniblement, il distingua alors le visage de Megane.

    – Tu nous as fait une belle frayeur ! Tu t'es mis à hurler, comme-ci un monstre était occupé à t'écharper.

    – Merci pour l'image, grogna le jeune homme.

    Il essaya de se redresser du mieux qu'il pouvait, son corps s'était engourdi lors de son sommeil. Avec le cauchemar qu'il venait de revivre, il était désormais totalement éveillé. Il serait difficile d'espérer sombrer dans un doux repos.
    Son regard parcourut l'horizon qui défilait sous ses yeux.

    – Nous sommes encore loin ?

    – Une demi-heure, tout au plus, lui répondit Kali.

    Megane le fixait toujours intensément. Curieuse, elle ne put s'empêcher de lui demander la raison de ses cris.

    – De quoi as-tu rêvé ?

    – De mauvais souvenirs, murmura-t-il du bout des lèvres.

    Il ne pouvait pas avouer sa lâcheté, celle qu'il essayait en vain de garder enfouie au plus profond de lui. Machinalement, il serra les mâchoires.

    * * *

    Les minutes passèrent dans un silence de mort. Personne n'osait venir troubler le calme qui s'était instauré dans le véhicule. Pourquoi tenter de s'exprimer ? Il n'y avait rien à dire sur l'horreur qu'ils avaient vécue au sein de ce camp de la mort. Même s'ils pouvaient reporter la faute sur le chef assis tranquillement du côté passager, ils savaient qu'ils n'étaient pas encore sauvés. Ils étaient juste des morts en sursis. La seule chose qu'ils ignoraient, c'est quand la faucheuse allait venir.

    – C'est ici, indiqua Varek.

    En effet, au loin ils pouvaient apercevoir une vieille tour rouillée. Kali manœuvra dans cette direction, puis se stationna à proximité.

    – OK, annonça Kali. Restez aux aguets, on ne sait jamais. Julian, je compte sur toi pour garder notre ami à l'œil.

    Un sourire rempli de promesses vint s'afficher sur le visage du quadragénaire. Il attendait un seul faux pas de la part de l'ex-dictateur pour lui mettre une balle en pleine tête. Varek dut s'en rendre compte, car malgré son calme apparent, il utilisa l'humour pour désamorcer la situation.

    – C'est sympa de me laisser ma baby-sitter ! Je n'ai pas droit à une arme à la place ?

    – Tu peux toujours rêver, enfoiré, rétorqua Julian.

    Tout le monde sortit du véhicule blindé, observant les lieux à la recherche d'une quelconque menace. Kali fit un signe de tête vers Duncan pour qu'il lui emboîte le pas. Megane se chargea de la sécurité de Lise. Cette dernière était toujours prostrée dans le Humvee, en état de choc. Julian quant à lui, était heureux de veiller sur l'ex-militaire.

    Le jeune homme suivit sa complice en avançant doucement, écoutant chaque bruit aux alentours. À proximité de la tour de réception, une vieille bâtisse leur faisait face. Armes aux poings, ils se dirigèrent machinalement vers elle. Kali se positionna contre le mur, la main suspendue au-dessus de la poignée. Elle fixait Duncan, attendant son approbation. Ce dernier hocha doucement la tête pour lancer l'assaut. D'un mouvement rapide, la jeune femme ouvrit lentement la porte, puis se baissa promptement pour rester à couvert. Duncan la suivit de près, ses yeux tentèrent de s'habituer à la semi-obscurité de ce nouvel environnement. L'endroit semblait abandonné depuis plusieurs années, une tonne de poussière parsemait les lieux. Kali se dirigea directement sur une porte au fond de la pièce à droite, elle réitéra l'opération, disparaissant au regard du jeune homme pour examiner la chambre à coucher. Quand elle revint, elle annonça d'un ton posé :
    – Rien à signaler.

    Duncan rengaina son arme, s'apprêtant à fouiller l'endroit plus attentivement.

    – Qu'est-ce qu'on cherche exactement ?

    La jeune femme était déjà occupée à inspecter les papiers sur le bureau, puis s'intéressa à la radio elle-même.

    – Un moyen de savoir d'où proviennent les annonces de l'Ombre. On sait qu'elles passent forcément par cette tour de réception.

    – Tu t'y connais ?

    Kali soupira bruyamment avant de répondre d'un ton las.

    – Malheureusement, non.

    – Laisse-moi essayer, demanda Duncan.

    Il se dirigea alors vers la radio, puis se mit à manipuler l'appareil présent dans la pièce. Ses gestes semblèrent précis, puis il chercha parmi les divers papiers qui jonchaient le bureau et le sol.

    – OK. Il s'agit d'une antenne relais. On peut certainement retracer les communications qui sont passées par elle. Pour cela, celui qui transmet ces annonces connaît forcément les fréquences utilisées par l'antenne relais. Si l'on retrouve le dernier terminal qui a eu recours à la fréquence de la radio, on pourra le localiser facilement.

    Kali observait le jeune homme d'un regard abasourdi par ses explications qui tenait pour elle d'une langue étrangère.

    - Tu caches bien ton jeu ! dit-elle en riant.

    – Disons que j'étais doué dans le domaine des sciences technologiques, répondit-il le sourire aux lèvres.

    – Je te laisse gérer dans ce cas.

    Soudainement, Duncan se trouvait utile. Jamais, il n'aurait pu croire que ses connaissances dans ce domaine pourraient aider les survivants de son groupe. En même temps, il était difficile d'imaginer que cette folie est un quelconque lien avec les sciences technologiques.

    * * *

    L’extérieur, l'ambiance était chargée de tensions. Varek avait accompli sa mission, il avait mené la folle et sa clique à cette fichue tour radio. Alors,il se permit d'analyser rapidement la situation. La jeune blonde se trouvait avec l'autre femme qui avait virée barge, tandis que Julian était la seule menace face à lui. Seulement, la blessure à sa jambe risquait de le ralentir dans sa tentative d'évasion. Pour cela, il devait neutraliser la cible, lui voler son arme et les menacer gentiment de sortir du Humvee. Varek ne se faisait pas trop de soucis, il avait toujours été très persuasif.
    Il sentait le regard pénétrant de Julian dans son dos, mais n'y prêta pas la moindre attention. Il allait devoir être précis dans ses mouvements. Laissant de côté la douleur de jambe, il se baissa rapidement et effectua un croche-pied de son membre valide. Julian se fit faucher sans s'y attendre, Varek en profita pour récupérer l'arme de son adversaire, puis le braqua directement vers la tempe.

    –Ne joue pas au héros mon gars. Tu vas m'obéir bien gentiment.

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    L’arme était braquée sur Julian avec détermination. Le regard de son adversaire ne céderait pas, c’était un fait. Combien de fois s’était-il trouvé dans cette situation auparavant ? Trop souvent à son goût… Seulement, la vie était différente. Cette vie qu’il avait laissée derrière lui lorsque ce cauchemar avait débuté, avait fait de lui un homme nouveau. Un homme prêt à mourir, mais pas sans combattre. Si Varek voulait sa peau, bien soit ! Il ne gagnerait pas aussi facilement.
    Julian revit les nombreuses confrontations avec des malfrats, des meurtriers dans le cadre de son travail refaire surface au sein de son esprit. Des évènements qu’il revivait principalement dans ses rêves, mais à cet instant il devait piocher pour en sortir la meilleure tactique de survie. Pourtant, cette scène similaire ne pouvait pas avoir la même issue favorable.

     

    * * *            

     

    Le temps n’avait plus de prise sur lui. Il plongea irrémédiablement durant cette funeste nuit, où il avait perdu une part de ses convictions. Lors de cette nuit tragique, il avait découvert le côté sombre d’un être humain.

    C’était durant une soirée pluvieuse à Chicago. Julian venait d’être promu lieutenant, une fierté pour cet homme qui croyait à la justice américaine. Totalement dévoué à son travail, il aimait pouvoir aider les citoyens en détresse. Installé dans sa voiture de fonction, c’est ce qu’il comptait bien réaliser, accompagné de son collègue.
    Ils faisaient partie de la division judiciaire. Ce soir, ils allaient devoir arrêter un psychopathe qui s’amusait à éviscérer des ados.
               
                – Tu te doutes bien qu’il s’agit d’un guet-apens ? Lui lança Chris.

                – Évidemment.

                – Tu sais également qu’il y a de fortes chances qu’on y reste ?

                – Putain, oui ! Mais, on ne peut pas se permettre d’attendre davantage. Il retient un pauvre gosse en otage.

                Chris soupira bruyamment, bien entendu qu’il le savait et il ne pouvait que rejoindre l’avis de Julian. L’âme d’un flic prenait toujours le dessus pour sauver des innocents, leurs vies ne valaient plus rien face à cela.
                Julian vérifia que son Beretta 92 était bien chargé, puis se mit à tâter sa ceinture pour contrôler ses munitions.

                – OK pour moi.

                Chris effectua les mêmes vérifications avec son Ruger.

                – Je suis paré, on y va.

    Ils se retrouvèrent sous une pluie battante, fixant le bâtiment d’un œil inquiet. L’endroit semblait désert. Julian fit un signe à son collègue pour lui dire d’entrer par-derrière. Chris hocha de la tête et fila rapidement à l’arrière de la bâtisse, tandis que lui-même pénétra par la porte d’entrée. Il s’agissait d’une usine désaffectée, une odeur de poussière, de moisissure vint assaillir son odorat.
    Un lieu désert à l’écart de toute civilisation… Julian savait que c’était un piège, pourtant son cœur battait la chamade. Son instinct lui disait de patienter après le SWAT, mais il devait sauver la vie de ce gamin. Il savait au fond de lui que le tueur n’attendrait pas qu’une vingtaine de flics viennent le cueillir. Étrangement, il aimait se jouer de Julian et Chris, un jeu perfide du chat et de la souris à un niveau d’obscénité sans nom.
    Julian plaqué contre les murs parcourait l’immense hall de sa lampe torche, distinguant furtivement les ombres de quelques objets poussiéreux. Sa lampe mit en évidence un escalier, discrètement le policier se dirigea jusqu’à lui. Il venait de voir Chris à l’autre bout de la pièce, il lui fit signe pour lui montrer son intention. Son collègue tenta de découvrir une seconde issue pour prendre le tueur à revers. Julian n’attendit pas davantage avant de gravir les marches de métal, il savait que Chris trouverait une solution.
    Arrivé au second niveau, il se baissa pour se mettre à l’abri d’une attaque éventuelle. Avançant presque accroupi, il dirigea le faisceau de sa lampe torche vers le sol pour ne par percuter des débris qui le jonchaient. Quand soudainement, son oreille perçut le bruit étouffé d’un gémissement. Aux augets, Julian tenta de trouver son origine. Face à une intersection sur les plateformes, il tourna machinalement sur la gauche. C’est alors qu’il le vit, un jeune garçon aux cheveux blonds. Il était attaché avec des chaînes au plafond avec un bâillon pour l’éviter de hurler. Apparemment, le psychopathe s’en était déjà donné à cœur joie. Torse nu, on pouvait distinguer plusieurs entailles nettes, où le sang maculait sa peau pâle. Des larmes inondèrent son visage juvénile, suppliant le policier de lui venir en aide.

    Trop préoccupé par la victime, il n’entendit pas les bruits derrière lui. C’est quand il sentit une arme braquée sur son crâne qu’il se rendit compte trop tard de son erreur.

                – Bonsoir, Lieutenant Vaughn. Je suis ravi que vous vous joigniez à notre petite fête !

    Julian serra violemment les mâchoires. Il venait de se faire avoir comme un bleu ! Pourquoi n’avait-il pas écouté son instinct ? Sentant toujours le canon de l’arme de son ennemi, le jeune lieutenant ne bougea pas d’un millimètre.

                – Vous allez déposer lentement votre arme sur le sol, sans gestes brusques, murmura-t-il au creux de son oreille.

    Obéissant à son ordre, le policier se baissa posément et abandonna son beretta. Quand il se releva, il croisa le regard suppliant et résigné du jeune homme. Il devait se sentir trahi... Julian lui se sentait humilié et stupide. Le tueur donna un coup de pied dans l’arme pour l’éloigner de sa cible.

                – Dirigez-vous maintenant vers le mur sur votre gauche.

    Obéissant toujours, il se posta à l’endroit souhaité, il pouvait désormais faire face à son ennemi. Ce dernier avait la quarantaine, une musculature de type normal, caucasien, blond aux yeux verts. Ces informations venaient s’enregistrer peu à peu dans son esprit. Certes, elles risquaient de devenir inutiles s’il mourait maintenant. Alors, il devait réfléchir à une issue de secours, un moyen de s’en sortir. Pour cela, il pouvait compter sur Chris. Il serait bientôt là, ainsi que le SWAT. Du moins, c’est ce qu’il supposait, son ennemi avait une tout autre vision de l’avenir.

                – Savez-vous que j’attendais votre présence avec grande impatience ? Vous savoir sans cesse derrière moi, me procurait un sentiment de satisfaction intense.

    L’homme se mit à sourire nonchalamment, comme-ci ils étaient de vieux amis qui viennent de se retrouver après des années de séparations. 

                – Seulement, il y a une chose que vous ignorez, lieutenant Vaughn. C’est que j’ai anticipé notre petit entretien dans les moindres détails. Vous semblez sceptique ?

    Julian se mit à ricaner face à la question de son interlocuteur.

                – Crois-tu sincèrement sortir d’ici vivant ? Tu dois te douter que les renforts ne vont pas tarder à envahir ce lieu !

    L’assassin siffla de mécontentement face à l’impolitesse de lieutenant.

                – Vous vous égarez. Est-ce que je vous manque de respect ? Le vouvoiement n’est-il pas fait pour se hausser à un degré supérieur ?
                – Pour moi, tu n’auras pas cet honneur.

                – Tant d’obstination ! Vous me décevez ! Reprenons malgré tout cette charmante conversation.

    L’homme se mit à vagabonder dans la pièce d’un air détaché, voulant expliquer son concept ou plutôt sa vision perfide de ses actes barbares.

                – Voyez-vous, je sais que j’ai très peu de chance de sortir d’ici vivant. Mais ce n’est pas la chose importante. C’est l’anticipation des évènements ! Il suffit de prendre conscience de l’automatisme de certains individus lors d’une situation critique, qui provoquera une réaction en chaîne de grande envergure.

    Julian commençait à devenir las de ce monologue, qui à ses yeux semblait sans queue ni tête. Est-ce qu’il y avait quelque chose à comprendre de la part d’un cerveau malade ? Ce jour-là, il avait pensé « non ». Mais sa vision d’aujourd’hui était totalement différente de l’époque.

                – Je vais tenter de vous expliquer. Je sais que dans quelques secondes votre collègue, l’inspecteur Harris va nous rejoindre. Mais quelle sera sa réaction, quand il vous découvrira recouvert de sang ? Il pensera que vous serez blessé, forcément ! Il se hâtera de vous venir en aide en cherchant la vengeance. Mais la réalité sera toute autre…

    Pendant qu’il débitait sa tirade, il se saisit d’une machette dont il vérifia le tranchant sur son pouce. Il se positionna ensuite derrière le jeune homme qui commençait à s’agiter de nouveau.

                – Seulement mon cher ami, que feriez-vous pour secourir cette pauvre petite créature ? Votre âme héroïque tentera vainement de sauver la vie de ce minable… Êtes-vous prêt à vérifier ma théorie ? Cela serait dommage que je me trompe… Mon existence n’en sera qu’écourtée !

    D’un geste rapide et précis, la longue lame vint couper la tendre chair du cou du prisonnier. Un filet rouge s’échappa de la blessure et commença à se déverser le long de la peau brûlante du garçon. Horrifié, Julian poussa un cri de consternation, puis se précipita vers le jeune homme. Il posa ses mains contre la gorge pour tenter de ralentir le flux qui ne cessait de s’échapper entre ses doigts.
    À cet instant, le plan machiavélique de Yan Davis se referma autour du lieutenant. Une mouche prise dans la toile de l’araignée… Les yeux du garçon commencèrent à devenir vitreux, il savait en fond de lui qu’il n’aurait jamais pu le sauver, mais l’espoir était fondamental dans son métier. Vaincu par Davis, Julian se laissa choir lentement au sol désemparé, pris au piège par un psychopathe qui tentait des expériences sur le comportement d’autrui.

                – Voici la seconde partie de la confrontation qui est sur le point de débuter, murmura Yan.

    En effet, Chris Harris arriva l’arme au poing derrière le tueur. La vision qui lui sauta aux yeux était l’état tétanisé de Julian, le sang qui maculait ses vêtements et la crainte que la vie de son coéquipier fût en danger. Alors, Chris fit la seule chose à laquelle il était programmé, il alla à la rescousse d’un opprimé.

                – Police ! Ne bougez plus et mettez vos mains en évidence !

    Davis obtempéra, tournant délibérément le dos. Chris avança prudemment vers l’assassin prêt à tirer à la moindre incartade. La situation se dégrada pourtant en moins de deux secondes.

                - C’est un piège ! hurla Julian.

                - Quoi ? demanda Chris.

    D’un mouvement rapide, le tueur fila sur la droite et enclencha un interrupteur. Comme dans une réalité alternative, la scène se déroula au ralenti pour le lieutenant. Une lame immense sortit brusquement de l’encadrement de la porte, fracassant littéralement le crâne de l’inspecteur Harris en deux, son arme tomba dans un bruit sourd, les yeux écarquillés sous la violence du choc. Son corps retomba lourdement, laissant dans son sillage la matière grise. Julian se leva prestement pour foncer droit sur le criminel, écumant de rage.
    Sous l’impact, Davis fut encastré dans le mur qui vibra sous la puissance de son adversaire. Le poing de Julian vint fracasser son nez, dont le sang gicla sous la force décuplée de l’homme. Il continua l’enchaînement de coups de frappe dans son visage, mais sous cette violence Davis se mit à rire comme un démon. Ivre de colère, le lieutenant l’attrapa par le col de sa chemise pour le jeter hors de pièce. L’assassin retomba mollement sur la passerelle, tout en se tortillant pour se remettre debout. Julian récupéra son arme et la braqua directement sur son adversaire. Malgré le sang qui maculait son visage, ce dernier souriait toujours d’un air triomphant.

                – À situation désespérée, mesures désespérées, lui annonça l’aliéné.

    Il agrippa le lieutenant qui tentait de s’extirper de la poigne de son ennemi. Dans cette lutte acharnée, Julian avait pourtant le dessus. Il donna un violent coup de genou dans l’estomac de Davis, profitant de ce laps de temps pour faire basculer l’homme par-dessus la passerelle. Mais l’individu le tenait toujours fermement, ne voulant aucunement lâcher sa prise.

                – Il est hors de question que j’aille en Enfer sans vous, lieutenant Vaughn !

    D’un geste brusque, il entraîna dans sa chute sa proie. La nuque de Davis se brisa à l’arrivée, tandis que Julian ressentait de violentes douleurs dans tout son corps. Au loin, il percevait les sirènes de ses collègues. Alors, il avait tenté de s’accrocher encore un peu pour avoir une chance de survivre, mais la fatigue de cette confrontation avait épuisé toutes ses forces. Il ferma les yeux, puis s’endormit lentement, laissant la souffrance loin de son être.

     

    Où était-il ? Que s'était-il passé ? Les sensations qui vibraient dans tout son corps étaient atroces. Il avait du mal à respirer. Pouvait-il au moins ouvrir les paupières ? Sa première tentative fut un échec, mais à force de persévérance il arriva enfin ! Sa vision essaya de s’accoutumer à son nouvel environnement : tout était blanc.
    Dès lors, des flashs lui revinrent à l’esprit : la mort de chris, sa lutte acharnée contre Davis… La seule chose qu’il ignorait c’était le temps qui s’était écoulé depuis qu’il avait sombré dans les abîmes.
    Un visage angélique apparut dans son champ de vision, c’était une femme aux cheveux auburn. Sa chevelure semblait prendre feu sous les rayons du soleil.

                – Bienvenue parmi nous, lieutenant Vaughn.

                – Où… suis-je ? demanda-t-il d’une voix rauque et gutturale.

                – Vous êtes au Kindred Chicago Central Hospital. Vous avez été dans le coma pendant presque 3 semaines. Je m’appelle Merry, je suis aide-soignante.

     L’ironie de cette tragédie fut qu’elle lui avait permise de rencontrer l’amour de sa vie. Merry son ange, sa bienfaitrice, la lumière de sa vie… Une lumière qui s'était éteinte aussi violemment que ce qu'il avait vécu jadis.

     

    * * *

     

    Bien ancré dans le présent, Julian fixa Varek avec mépris. Oui, il avait été confronté à des monstres pires que ce type. D’ailleurs toutes les nuits, des monstres bien réels surgissaient sans cesse face à eux. Julian avait appris que les humains avaient toujours des réactions qui leur faisaient perdre leurs moyens quand on les prenait par surprise.

                – Je t’en prie, tue-moi. Crois-tu vraiment que tu pourras fuir longtemps ? Les créatures finiront par te rattraper. Personnellement, je préfère crever par une balle que par une de ces bestioles.

                – Tant que je peux fuir, j’en ai rien à foutre de te loger une balle en pleine tête mon gars.

    Du coin de l’œil, Julian vit Megane sortir discrètement du véhicule. Ne voulant pas trahir la jeune femme, il garda son regard rivé à celui de son agresseur. C’est à pas de loup que la blonde se positionna derrière l’assaillant, elle lui donna un violent coup dans la jambe blessée. Ce dernier poussa un cri de douleur, ce qui permit à Julian de récupérer son arme et de pointer la tête de Varek.

                – On peut dire que tu as des ressources, lança Julian à la demoiselle.

    Megane lui sourit avant de répondre laconiquement :
                – Et encore, tu n’as pas tout vu !

    Des pas précipités parvinrent au groupe, c’était Kali et Duncan.

                - Que s’est-il passé ? demanda-t-elle.

                – Monsieur l’ex-militaire a fait des siennes, rétorqua Julian impassible. J’hésite à lui mettre une balle pour qu’on ait définitivement la paix.

    Kali qui était aux côtés du quadragénaire fixait leur ancien ennemi sans l’once d’une émotion.

                – Je t’en prie. Il n’est plus utile. Alors, vas-y ! Si tu veux te débarrasser de lui.

    Face à cette réponse inattendue, Varek paraissait effrayé, tandis que Julian souriait d’un plaisir de vengeance comme il n’en avait jamais ressenti auparavant. Son pistolet était toujours braqué sur son adversaire, il arma le chien et chambra une cartouche en manœuvrant la culasse. Certaines manipulations ne se perdaient pas, elles devenaient même une nécessité. Le coup de feu partit d’un bruit assourdissant, puis ce fut le silence

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                 Le soleil venait une nouvelle fois de s’éteindre, laissant place à sa sœur la lune. Oubliant l’instant présent, L’Ombre s’apprêtait à se nourrir des âmes qu’elle avait fauchées tout le long de la journée.
                 La veille, il n’avait pu s’empêcher de s’amuser parmi ses créatures. Ôtant lui-même la vie d’autrui avec un plaisir malsain, il avait su atténuer les tensions accumulées dans son corps.
                Installé dans son habituel siège face aux moniteurs, L’Ombre n’était guère d’humeur joviale. Un phénomène s’était produit au cours de la journée, exacerbant sa colère contre l’humanité. Un groupe d’individus cherchait à le débusquer… Croyaient-ils réellement qu’il allait se laisser faire gentiment ? Certes, il se doutait qu’un petit malin finirait par avoir l’idée de vérifier la réception des fréquences radio. Se pouvait-il qu’il eût enfin trouvé un ennemi digne de lui ?
                L’Ombre esquissa un sourire de satisfaction. Si ces humains désiraient le rencontrer, bien soit ! C’est avec plaisir qu’il allait les accueillir dans son humble demeure. Son antre, un lieu semblable à son image, totalement dédié à sa perversion.
     
                – Voilà une diversion qui tombe à point nommer.

                Sa voix était grave et vibrante à l’idée de pouvoir se divertir un peu. Depuis plusieurs semaines, il s’échinait à éradiquer l’espèce humaine. Cela en devenait presque ennuyeux, il avait finalement hâte de les rencontrer.

               Ses doigts parcoururent un clavier, puis la radio émettrice à ses côté. Il chercha où se trouvait le signal de l’antenne-relais. Il ne lui fallut que quelques minutes pour retrouver la trace de ces petites fouines. Ces individus se situaient près de Chicago.
                Fixant le plan de la côte Est qu’il venait d’afficher sur un écran, il avait les doigts croisés, où son menton fut sagement posé en signe de profonde réflexion. Selon son calcul, s’ils possédaient un véhicule il fallait compter approximativement un ou deux jours pour arriver jusqu’à lui. Seulement, il n’allait pas leur rendre la tâche aisée ! Les ténèbres recelèrent encore tellement de mystères que les derniers survivants risquaient d’être fort surpris...

                Comme à son habitude, il lança sa sempiternelle annonce de jeu pour les camps d’extermination et s’engonça dans le fauteuil de cuir pour se mettre en profonde méditation. Ses yeux se révulsèrent, laissant des orbites blanches, sans aucune étincelle.

     

     

     

     

     

     

     

     

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    Cela faisait plus de deux heures que le Humvee avalait des kilomètres de bitume gelé. Le groupe préférait continuer leur chemin jusqu’à la nuit tombée. Ils devaient à tout prix trouver un abri avant que les créatures ne les pourchassent encore.
                Julian était au volant, le serrant de toutes ses forces. La scène qu’ils avaient vécue quelques heures plus tôt hantait toujours son esprit. Son arme braquée sur ce traître… Seulement, il avait tiré à quelques centimètres de son visage. Il n’avait pas eu le cran de l’achever ! Au fond de lui, il se maudissait pour cela. Il était certain que ce fourbe viendrait de nouveau leur mettre des bâtons dans les roues dans un avenir proche.
                Machinalement, ses yeux fixèrent le rétroviseur où il put distinguer l’ex -pseudo-militaire endormi à l’arrière, sous la bonne garde de Kali. Considérant cette dernière, Julian de par son instinct de flic, savait qu’elle leur cachait quelque chose d’important. Depuis qu’elle était revenue de la tour radio, elle se comportait étrangement. Elle avait expliqué que Duncan avait su retrouver la trace de l’Ombre grâce aux fréquences radio. Une prouesse dont le jeune homme fut chaudement félicité. Mais la question qui demeurait était : « Pourquoi Kali s’échinait-elle à vouloir abattre l’Ombre ? ».


                Ainsi, ils se trouvèrent de nouveau sur la route en direction de Salt Lake City. D’après leurs calculs, il y en avait pour un jour, voire deux avec les créatures qui rôdaient autour d’eux. Tout à ses pensées, il ne faillit pas entendre l’ordre de Kali.

                – Arrêtons-nous ici.

                Il observa ainsi les lieux. Noyé au sein d’une épaisse couche de neige, une cabane décrépie y survivait malgré tout. Doucement, le quadragénaire gara le véhicule à proximité. Le groupe était sur leurs gardes. La nuit ayant pris l’avantage, tous se cramponnèrent à leur arme de poing.

                – Nous allons réellement passer la nuit ici ? murmura Lise.

                La quadragénaire était sortie de son état léthargique depuis qu’ils étaient remontés dans le blindé. Julian était soulagé, devoir la protéger sur la route aurait été plus compliqué. Ils ne pouvaient pas se permettre de relâcher leur vigilance.

                – Malheureusement, il n’y a pas d’autre solution, répondit Julian. Il n’y a pas d’habitation à proximité. On va devoir établir des roulements pour la garde.

                Tous hochèrent vivement la tête. Ils étaient prêts à se battre si nécessaire. C’était plaisant de voir que l’humain pouvait encore s’entraider, même si pour cela il devait se trouver au seuil de la mort.
                Ainsi, ils descendirent du véhicule avec prudence, observant avec attention les alentours. Tout paraissait calme, trop peut-être au goût de Julian. D’un pas rapide, ils se dirigèrent vers la bâtisse, puis se déployèrent autour pour inspecter le lieu. Aucune créature ne semblait s’être logée dans les ronces. Après un regard, ils refermèrent la porte derrière eux.
                Ils entreprirent une fouille expéditive de l’édifice. Évidemment, ils ne trouvèrent rien d’utile pour la suite du périple. La seule chose qui les réconfortèrent fut la cheminée qui paraissait encore tenir debout pour servir. Ils allaient pouvoir se réchauffer cette nuit, c’était une nouvelle plutôt plaisante. Julian se proposa machinalement pour aller chercher quelques morceaux de bois qui traînaient aux alentours. À sa grande surprise, Lise décida de l’aider dans sa tâche. Heureux de ce regain d’énergie chez la mère éplorée, Julian acquiesça avec joie.

                Une bourrasque glacée vint les accueillir dès qu’ils furent à l’extérieur. La neige tombait de nouveau abondamment, la progression vers Salt Lake City allait devenir périlleuse au cours des prochaines heures. Ils avancèrent en silence pendant plusieurs minutes, avant que Lise vienne troubler la quiétude dans un léger souffle.

                – Je suis navrée d’être restée sans rien faire pendant que vous risquiez tous vos vies.

                Julian ne se retourna pas, mais il l’écouta avec la plus grande attention.

                – Ne t’inquiète pas, Lise. Nous savons tous que la perte de... Jessie a été un choc épouvantable pour toi. Je suis l’une des personnes les mieux placées pour te comprendre. Je pense qu’à l’heure actuelle, nous avons tous perdu un être qui représentait toute notre vie.

                Après ses propres mots, Julian se tourna enfin vers sa camarade. Malgré les ténèbres, il pouvait distinguer très clairement les larmes qui brillaient au fond de ses yeux.

                – Tu es un homme extrêmement généreux. C’est... pourquoi je pense que tu es le seul qui puisse m’aider...

                Elle semblait l’implorer de toute son âme pour lui venir en aide, une supplique muette, mais qui avait une signification dramatique pour l’ex-policier. Combien de fois avait-il pu apercevoir ce regard désespéré ? Ce monde qui était désormais le leur, venait exacerber cette pression sur les épaules des plus faibles, ne désirant plus qu’une chose ici bas : la mort.
                Il n’avait pas pu l’accorder à un être abject qui pourtant le méritait amplement. Après tout, il était responsable du décès de Jessie. Pouvait-il ainsi donner la mort à une personne honnête et innocente comme Lise ? Non. Certainement pas.

                – Lise... Ce que tu me demandes est trop... merde ! Ce n’est pas raisonnable ! lui rétorqua-t-il plus fort qui ne l’aurait voulu.

                – Raisonnable ? Crois-tu réellement que nous vivons désormais dans un monde raisonnable ? Que me reste-t-il aujourd’hui ? La seule chose qui nous attend, Julian, c’est la souffrance : lente et douloureuse ! Tu le sais aussi bien que moi ! Or, contrairement à vous tous, je ne suis pas faite pour cela. La seule chose que je désire ardemment, c’est rejoindre mon mari et ma fille ! Je préfère périr de la main d’un ami que par un de ces monstres ! Cria-t-elle au bord de l’hystérie.

                – Si je consens à t’aider, Lise. Je commettrai un meurtre ! Et cela, je ne peux tout simplement pas l’imaginer. C’est hors de question.

                Pour mettre fin à cette discussion qui lui mettait les nerfs à rude épreuve, Julian lui tourna le dos, continuant la tâche pour laquelle il était sorti. Il entendit les bruits de pas de Lise qui s’éloignèrent vers la cabane. Brusquement, les cris de la femme retentirent aux alentours. Il fit volte-face rapidement, mais ce qu’il vit le déconcerta au plus haut point.


                Une sorte de créature ailée venait de s’abattre sur la quadragénaire, ses ailes noires immenses se fondaient à merveille avec les ténèbres environnantes. De forme humanoïde, elle était dotée de griffes proéminentes qui s’enfoncèrent dans la chair de Lise. Ses hurlements devinrent de plus en plus stridents, faisant sortir de la vieille cabane les autres survivants, armes à la main.  
                Un cri horriblement aigu d’outre-tombe surgi sur la droite du groupe, mais aucun œil humain arrivait à percevoir son propriétaire. Duncan eut juste le temps de se baisser pour éviter la créature.

                – C’est quoi ces trucs encore ?! vociféra-t-il.

                – Aucune idée, mais ils ont eu Lise, annonça Julian.

                Kali dégaina ses kukris, sachant que les balles ne seraient qu’une gêne dans ce combat contre des créatures invisibles. Un troisième hurlement vint rejoindre celui de ses congénères, telles des harpies, elles fondirent à nouveau sur le groupe. Megane poussa un cri d’effroi avant de se jeter sur le sol glacé, laissant une traînée de sang dans la neige.

                - Megane ! hurla Duncan.

                Il tombera à ses côtés, essayant de voir si ses blessures étaient graves. Mais la seule chose qu’il sentit n’était qu’une profonde griffe dans le bas de son dos. La jeune femme poussa un gémissement de douleur, avant de se relever péniblement.

                – Essayer de vous mettre à couvert, leur intima Julian. Je vais chercher les armes adéquates dans le Humvee.

                C’est d’un pas déterminé et tendu qu’il se dirigea furtivement vers le blindé. Même si Varek était un traître, il avait eu raison de prévoir des armes plus performantes. Le quadragénaire s’arrêta brusquement après avoir senti un frôlement dans son dos. Il effectua une roulade puis contourna le véhicule dans l’autre sens, faisant confiance à ses alliés pour le protéger.
                Arrivé à destination, il entreprit de déverrouiller une portière arrière pour attraper les objets de sa convoitise. Il récupéra une pair de jumelle de vision nocturne, ainsi que des lunettes à fixer sur les fusils d’assauts. Il se dépêcha à monter le tout avant d’avertir la future propriétaire. « La situation devient très compliquée, un entraînement adéquat pour les plus jeunes va être obligatoire » se promit l’ex-policier.

                – Kali ! Attrape !

                Il jeta le M-16 en direction de la jeune femme qui se précipita sur l’arme. Tous deux braquèrent simultanément leur arme vers le ciel. Deux immondes créatures volèrent autour de la cabane, prêtes à fondre sur Duncan et Megane accroupis dans la neige. Le regard de Julian dévia vers la troisième installé au-dessus de Lise. Le corps coupé en deux, la créature continua à s’acharner sur elle. Serrant les poings, il décida de l’abattre en premier. La rafale de balles ne tarda pas à se faire entendre au milieu de la cacophonie de hurlements monstrueux. La chose poussa des cris de douleurs, son corps fut parcouru de soubresauts, laissant dans la neige une traînée de liquide moribond. Il ne fallut que quelques secondes avant que cette dernière meure dans un éclatement sanglant.
                Kali tira en rafale sur les créatures qui continuaient à virevolter autour d’eux. L’une d’elles fut touchée, puis vint s’écraser dans un bruit sourd au milieu de la poudreuse. Julian braqua aussi tôt son arme vers la dernière, dans une parfaite synchronisation, le duo surentraîné parvint à achever le monstre qui s’effondra juste devant Duncan et Megane.

                – Dépêchons-nous de rentrer avant que d’autres bestioles arrivent, ordonna Julian.

                Personne ne se fit prier et pénétra dans la cabane. Personne n’était rassuré... Si des créatures venaient les attaquer, est-ce que la bâtisse tiendrait le coup ? Rien n’était moins sûr...

                – Bon sang ! Quelle merde ! hurla le quadragénaire.

                – Où est Lise ? demanda Megane avec difficulté, Duncan tentait de la soigner du mieux qu’il pouvait.

                Un silence s’abattit soudainement sur le groupe. Personne n’avait besoin de donner une réponse pour savoir ce qu’il était advenu de la mère éplorée. Julian aurait-il dû exaucer son souhait ? Elle venait de périr dans d’affreuses souffrances par une créature dont elle avait peur. Elle avait voulu mourir avec dignité, mais le destin avait préféré l’humilier jusqu’au bout. Lui prenant la seule chose qu’il lui restait encore, elle allait demeurer toute la nuit dehors, n’étant plus qu’un tas de chair sanglante.
                Un gémissement retentit alors dans le coin de la pièce, Varek venait de se réveiller. Les sens tourmentés, il tenta de rester debout malgré la douleur cuisante à l’arrière du crâne.

                – Putain ! On est où ?

                – Dans une cabane au milieu de nulle part, lui répondit Duncan.

                Son regard troublé parcourut le groupe d’un œil soupçonneux. Vu la mine défaite qu’affichaient les rescapés, il ne lui fallut que peu de temps pour comprendre la situation.

                – Que s’est-il passé ?

                – On s’est fait attaquer par des créatures volantes, rétorqua Julian.

                Il arma de nouveau son M-16 aux aguets, essayant de percevoir le moindre son à l’extérieur.

                – De mieux en mieux... grommela le traître.

                Il avait toujours les poignets attachés à l’aide d’une corde. Malgré sa réticence à le libérer, Julian alla le détacher. Il pouvait s’avérer utile s’ils subissaient une nouvelle attaque. Kali quant à elle n’avait pas prononcé le moindre mot depuis qu’ils étaient rentrés. Alors l’ex-policier tenta de la faire sortir de ses pensées. Il savait que quelque chose la tracassait depuis qu’ils s’étaient mis en route. Il était temps d’obtenir une réponse à cette interrogation.

                - Qu’est-ce que tu nous caches ? demanda-t-il de but en blanc.

                Les yeux bleus glacés vinrent s’accrocher aux siens. Il avait visé juste, elle leur dissimulait bien quelque chose
    .
                - Qu’est-ce que tu racontes ? interrogea Duncan. Pourquoi nous cacherait-elle quelque chose ?

                Mais seul le silence répondit à sa question. Après un profond soupir, l’étrange femme vêtue de cuir qui était venue les secourir dans le camp se mit enfin à répliquer à la question.

                – Tu as raison. Je ne vous ai pas tout raconté. Mais puisque nous formons un groupe, je pense qu’il est venu le moment où je vous avoue le véritable but de ce périple.

                Tous furent soudainement attentifs au moindre mot qui sortit de sa bouche. Le temps semblait s’être suspendu de lui-même, aussi avide que les rescapés de connaître la vérité sur l’histoire de cette étrange guerrière.

                – Je connais le responsable de ces horreurs, finit-elle par annoncer.

                – Quoi ?!

               
    – Il s’agit de mon frère jumeau, Kiran. À l’adolescence, il a été interné dans un hôpital psychiatrique à Salt Lake City. 

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